
Pourquoi sous-titrer vos événements en direct ? Point de vue d'une sous-titreuse et d'une personne concernée
Article écrit à deux mains avec Emmanuelle Aboaf, conférencière sourde spécialiste de l'accessibilité
En complément de mon article sur le sous-titrage en direct, nous avons coécrit un article à quatre mains avec Emmanuelle Aboaf, conférencière sourde et experte de l’accessibilité numérique.
Cet article en est un résumé, vous pouvez retrouver notre interview croisée complète ici.
Pour celles et ceux qui ne connaissent pas Emmanuelle, c’est une conférencière et développeuse sourde spécialisée dans l’accessibilité numérique qui milite pour une meilleure accessibilité depuis de nombreuses années. C’est une référence dans notre domaine et ça a été un honneur que de faire cette interview avec elle.
Dans cet article, nous allons voir précisément à quoi sert le sous-titrage en direct pour une personne sourde grâce à l’expérience d’Emmanuelle et comment il se décline dans la vraie vie, car je vais vous parler de mon expérience en tant que sous-titreuse en direct.
Sommaire
- Pourquoi le sous-titrage en direct est-il essentiel ?
- Qui utilise le sous-titrage en direct, au-delà des personnes sourdes ?
- Sous-titrage humain vs transcription automatique : les limites de l’IA
- Comment mettre en place le sous-titrage en direct lors d’un événement
- Conclusion : l’accessibilité change la vie
Pourquoi le sous-titrage en direct est-il essentiel pour les personnes sourdes ?
Avant de comprendre à quoi sert le sous-titrage en direct, il faut comprendre une distinction fondamentale : entendre ne veut pas dire comprendre.
Emmanuelle a des implants cochléaires qui lui permettent d’entendre, mais cela ne signifie pas qu’elle comprend tout. Pour comprendre, elle a besoin de lire sur les lèvres, mais la lecture labiale est incomplète car elle ne comprend qu’environ 30 % du message et demande beaucoup d’efforts et de suppléance mentale.
La suppléance mentale : un effort invisible
Quand l’accès à l’information n’est pas adapté, la personne sourde doit compenser en permanence. Selon Emmanuelle, pour lire sur les lèvres et comprendre ce que dit une personne, elle doit s’approprier la manière de parler de l’interlocuteur, sa vitesse, ses expressions, bref, sa personnalité !
De plus, quand la personne parle trop vite et de manière trop peu compréhensible, la lecture labiale est impossible.
L’effort de concentration est tellement important qu’Emmanuelle a souvent des migraines et se sent épuisée à la fin de la journée quand elle ne peut s’appuyer que sur la lecture labiale.
Ce que change le sous-titrage en direct
Avec des sous-titres, tout change pour Emmanuelle, car elle a :
- moins besoin de s’adapter à chaque personne
- accès aux mêmes informations que tout le monde
- a moins d’efforts à fournir
- peut assister à des spectacles ou à des événements comme tout le monde
Que ce soit lors de réunions ou d’événements, Emmanuelle utilise les sous-titres en direct, car ils sont essentiels pour les personnes sourdes et malentendantes. Pour elle, “l’accessibilité, ça change la vie.”
Qui utilise le sous-titrage en direct, au-delà des personnes sourdes ?
On associe souvent le sous-titrage en direct aux personnes sourdes et malentendantes, mais sur le terrain, les usages sont plus larges.
Lors des événements que je sous-titre, je vois différents types de personnes lire mon sous-titrage, dont :
- des personnes qui n’ont pas accès au son (surdité temporaire, mauvaise acoustique, placement au fond de la salle…),
- des personnes entendantes qui comprennent mal la langue des interventions (par exemple, si le français langue n’est pas leur langue maternelle),
- des personnes qui ont du mal à se concentrer (elles utilisent les sous-titres pour fixer leur attention ou rattraper le fil de l’intervention si elles ont décroché),
- des interprètes en langue des signes, pour repérer des noms propres, des termes techniques ou suivre le fil lors de l'événement qu'elles interprètent,
- et, très souvent… tout le monde, car c’est parfois difficile de suivre une longue intervention et que l’on a besoin de compléter sa prise de notes, de rattraper ou de simplement suivre avec une attention réduite.
Nous voyons souvent, Emmanuelle et moi, bien plus de personnes utiliser les sous-titres que les personnes sourdes lors des événements.
Sous-titrage humain vs transcription automatique : que privilégier ?
Il peut être tentant d'afficher les sous-titres automatiques lors de son événement, mais est-ce qu’une IA peut remplacer le sous-titrage en direct fait par une personne humaine ?
Les limites de l’IA
Emmanuelle a testé de nombreux outils de sous-titrage automatique et de transcription en direct. Elle observe que la transcription automatique peut être très bonne dans des situations simples, mais qu’elle se dégrade fortement dès que :
- la voix est atypique,
- la personne qui parle a un accent autre que l’accent français parisien
- l’environnement est bruyant ou réverbérant,
- le sujet devient technique.
Selon Emmanuelle, quand l’IA se trompe (de mots, de ponctuation, d’expression), c’est à la personne concernée de faire des efforts supplémentaires pour comprendre ce qui a été dit. Elle préfère donc le sous-titrage en direct réalisé par une personne en qui elle peut avoir confiance.
Pouvoir lire des sous-titres en direct
En tant que sous-titreuse en direct, j’ai aussi testé des outils de sous-titrage automatique pour voir si ça pouvait me servir de base, mais même si une IA transcrivait tous les mots sans faute (ce qui n'est toujours pas le cas aujourd'hui, je vous invite à faire le test), il reste un élément qu’elle ne prend pas en compte : la vitesse de lecture des spectateurs.
En sous-titrage, on doit composer avec un indicateur essentiel : les caractères par seconde. En effet, un être humain n’est pas capable de lire, comprendre, analyser un texte qui défile à toute vitesse. Pour parler en termes simples, un texte, ça met du temps à monter au cerveau !
Un texte peut être exact et pourtant illisible s’il défile trop vite, car dans la plupart des configurations, le texte ne reste qu’un court instant à l’écran.
C’est quelque chose que je dois prendre en compte pour laisser le temps aux spectateurs de lire et également de regarder ce qui se passe sur la scène. Cela implique parfois une reformulation pour synthétiser ou clarifier.
Corriger une IA en direct est de plus inconfortable, déjà pour moi, qui doit corriger les erreurs de l’IA en direct alors que le texte continue de s’afficher, mais surtout pour les spectateurs qui devront lire plusieurs fois la même phrase : la version erronée de l’IA puis ma correction, en même temps que le texte qui continue de s’afficher.
Emmanuelle en donne un exemple : un jour, lors d’une conférence, l’IA a sous-titré “il y a la réunion des déchets ce soir” alors que ça devrait être “il y a la réunion des Duchesses ce soir”. Si je devais corriger en direct cette IA, les spectateurs verraient s’afficher “il y a la réunion des déchets ce soir” (ce qui provoquerait sans doute l’hilarité), puis j’aurai à supprimer “déchets” et écrire “duchesses”, et entre temps, du texte aura continué de s’écrire, laissant passer peut-être d’autres fautes.
Comment mettre en place le sous-titrage en direct lors d’un événement
Voici les conseils pratiques qui ressortent de notre échange, du point de vue d’une personne concernée et de mon expérience sur le terrain.
1) Communiquer sur l’accessibilité
Si vous ne mettez pas en valeur les solutions d'accessibilité que vous avez prévues, les personnes concernées ne peuvent pas deviner qu'elles vont être mis en place.
Des organisateurs nous ont déjà dit : « On a mis des sous-titres mais aucune personne sourde n’est venue ». Mais si l’information n’est visible ni le site, ni sur la billetterie, ni dans les emails ou sur les réseaux, comment le public pourrait-il être au courant ?
Il faut donc préciser les solutions d’accessibilité que vous allez mettre en place sur le plus de supports de communication possible.
2) Bien afficher les sous-titres
Emmanuelle préfère quand les sous-titres s’affichent en haut de l’écran (et non en bas), surtout s’il y a des intervenants devant l’écran.
Sinon, un écran dédié sur le côté peut fonctionner, à condition de :
- bien indiquer où sont les sous-titres,
- assurer une taille de police suffisante,
- garantir un bon contraste,
- permettre de suivre à la fois la scène et le texte en ne mettant pas l’écran trop loin
Il existe également une solution si vous n’avez pas d’écran à disposition : l’affichage sur téléphone. Cependant, ce n’est pas idéal puisque cela oblige à rester les yeux rivés sur son téléphone pour pouvoir lire. C’est alors plus difficile pour les personnes concernées de voir ce qui se passe sur scène.
Conclusion : l’accessibilité change la vie
Quelques éléments à retenir :
- Il y a une différence entre entendre et comprendre. Pour comprendre, les personnes ont besoin de lire sur les lèvres ou d’utiliser la suppléance mentale, ce qui est très fatigant. Les sous-titres en direct permettent d’alléger ce travail supplémentaire, de comprendre plus de choses qu’avec la lecture labiale seule et de diminuer la fatigue.
- Les personnes sourdes ou malentendantes ne sont pas les seules à utiliser les sous-titres.
- Mettre en place des solutions d’accessibilité permet d’ouvrir son événement à un nouveau public.
- L’accessibilité change la vie et permet de pouvoir assister à un événement comme tout le monde et de le partager avec ses proches. Elle permet aussi de sensibiliser, former et éduquer toutes les personnes qui en ont besoin.
- Il y a une différence entre la transcription en direct faite par IA et celle faite par une professionnelle. L’IA ne fonctionne pas dans certains contextes, comme les grands événements, quand il y a du bruit autour ou encore quand le sujet est technique. Si elle se trompe, c’est aux personnes concernées de déchiffrer ce que l’intervenant a voulu dire. Le sous-titrage humain permet de ne pas faire ce travail supplémentaire.
- Pour qu’un sous-titrage soit lisible, il doit respecter certains critères et normes, notamment le nombre de caractères qui s’affichent à la seconde.
- En terme d’affichage du sous-titrage en direct, il est important qu’on puisse bien le voir : que personne ne soit devant, que la taille des caractères soit assez grosse, le fond contrasté et que l’on puisse voir la scène en même temps que les sous-titres.
- Si vous avez mis en place du sous-titrage en direct, il faut absolument le communiquer pour que les personnes concernées sachent que l’événement leur est accessible.
